Article publié le 02/07/2026

Plastique, réchauffement climatique, acidification : lorsqu’on pense aux menaces qui pèsent sur l’Océan, le bruit sous-marin n’est presque jamais cité. Pourtant, sous l’eau, le bruit d’origine humaine perturbe durablement la vie marine.

La Fondation de la Mer met au cœur de sa mission la protection de la biodiversité, la lutte contre les pollutions et la promotion d’une gestion plus durable des ressources marines. La pollution sonore est l’un des sujets que la Fondation a décidé de mettre en lumière.

Le bruit sous-marin est omniprésent 

L’image d’un Océan “silencieux”, popularisé par le commandant Cousteau dans son documentaire “Le Monde du Silence” (1956), a longtemps façonné notre perception du milieu marin. Pourtant, il est naturellement riche en sons : chants des baleines, vibrations des poissons, clics des dauphins… Pour de nombreuses espèces marines, le son joue un rôle essentiel dans la communication, la navigation et la reproduction (1). Il leur permet de localiser leurs proies, de détecter les prédateurs, de maintenir la cohésion des groupes sociaux et de s’orienter lors des migrations (2). Les ondes sonores se propagent environ 4 fois plus rapidement dans l’eau que dans l’air, ce qui en fait le vecteur sensoriel le plus efficace en milieu marin(3)

Depuis les années 1950, le bruit d’origine humaine, qu’on appelle anthropophonie, a profondément transformé cet équilibre acoustique. À la différence d’autres formes de pollution marine, le bruit est invisible, mais il touche des organismes présents à tous les niveaux des réseaux trophiques, du zooplancton aux grands cétacés. En 50 ans, le bruit de basse fréquence aurait été multiplié par 32 le long des principales routes maritimes mondiales (4). Une vaste synthèse scientifique couvrant 538 études conclut que les effets de l’anthropophonie ont des répercussions très lourdes pour les cétacés à dents, les baleines à fanons, les poissons et les invertébrés marins (5). Pourtant, selon une enquête réalisée en mars 2026 par l’institut de sondage IPSOS pour l’International Fund for Animal Welfare (IFAW) dans 5 pays européens, seules 14% des personnes interrogées identifient le bruit sous-marin comme une menace pour la biodiversité marine (6).  

Transport maritime et infrastructures offshore : un fléau pour la vie marine

Dans un environnement sans bruit d’origine humaine, les vocalisations d’une baleine peuvent être détectées à plus de 20 km par ses congénères, mais dans un couloir maritime fréquenté, cette portée est réduite à 1 ou 2 km (7). Pour la baleine noire de l’Atlantique Nord, le bruit du trafic maritime et l’augmentation du bruit de fond ont réduit d’environ deux tiers leur espace de communication (8). Face à l’augmentation du bruit sous-marin d’origine anthropique, certaines espèces de cétacés ont dû s’adapter en augmentant la fréquence de leurs vocalises d’environ une octave pour tenter de se faire entendre, mais cela complique la reconnaissance entre individus et la recherche de partenaires reproducteurs (9)

Infographies Vitesse Bleue (1)

Le trafic maritime est la cause principale de la pollution sonore sous-marine, la navigation commerciale étant la première source de bruit sous-marin continu. Ce bruit masque les signaux biologiques utilisés par les espèces marines pour communiquer et s’orienter. Certains grands navires marchands peuvent émettre des niveaux sonores très forts en raison de leurs systèmes de propulsion (10), un bruit comparable à celui d’un concert de rock et supérieur au décollage d’un avion. Plus de 250 000 navires circulent en permanence dans le monde, et le transport maritime pourrait être responsable de près de 90% de l’énergie sonore d’origine humaine (11). Le bruit est généré principalement par le mouvement des hélices et les vibrations des moteurs. La plaisance et les activités récréatives motorisées comme les jet skis contribuent également à la dégradation acoustique des zones côtières (12).

trafic maritime
Vue aérienne des navires amarrés dans le détroit de Singapour

Les infrastructures offshores constituent une autre source de bruit anthropique. Lors de la construction d'éoliennes en mer, le battage des pieux génère des impulsions acoustiques pouvant être détectées à plusieurs dizaines de kilomètres par les espèces marines (13). Ces émissions provoquent des réactions d’évitement chez de nombreux poissons et mammifères marins, entraînant parfois l’abandon temporaire de zones d’alimentation ou de reproduction (14). Une fois les installations mises en service, les émissions sonores sont toujours présentes. Les vibrations produites par les turbines et les câbles sous-marins génèrent un bruit continu - moins fort que lors de la construction de l’infrastructure - mais dont le caractère chronique suscite encore d’importantes interrogations scientifiques, surtout dans les zones où plusieurs parcs éoliens sont concentrés. 

Impacts sur la faune marine : les sources impulsives

En plus de sources de bruit continu, les sources impulsionnelles ont des impacts désastreux sur la vie marine. Il s’agit de sons particulièrement intenses, à même de produire en quelques secondes des niveaux sonores extrêmes, causés par les sonars militaires, les explosions sous-marines et les canons à air sismiques. Ces derniers créent une onde acoustique puissante se propageant dans l’eau, puis dans les couches géologiques sous le fond marin. Ils sont utilisés pour rechercher des gisements de pétrole et de gaz, cartographier les fonds marins, et étudier la tectonique des plaques. 

Exposés à ces ondes acoustiques très intenses, certains cétacés et poissons ont des comportements de fuite brutale pouvant provoquer des remontées rapides vers la surface, des lésions, des dommages auditifs temporaires ou permanents, et, dans certains cas, des accidents de décompression. Les canons à air sismiques peuvent par ailleurs entraîner une mortalité du zooplancton à proximité de chaque impulsion, avec un risque important et encore sous-estimé d’impact négatif sur le fonctionnement et la productivité des écosystèmes marins (15). Des hémorragies cardiaques et cérébrales ont par exemple été observées chez les dauphins et les baleines dans les 4 heures suivant l’exposition à certains types de sonars (16).

Plus globalement, ces bruits extrêmes conduisent à la modification des routes migratoires, à l'évitement de certaines zones d'alimentation ou de reproduction, et à un stress physiologique ou comportemental chez de nombreuses espèces marines. Ces perturbations dépassent largement le cadre de l’individu : les conséquences se répercutent de proche en proche sur les chaînes alimentaires et les processus écologiques dont dépend la bonne santé de l’Océan. 

Infographies Vitesse Bleue

Comme d’autres pressions pesant sur la vie marine, la pollution sonore est étroitement liée aux changements climatiques. En absorbant une partie importante du CO2 émis par les activités humaines, l’eau de mer s’acidifie progressivement, réduisant sa capacité naturelle à atténuer certaines basses fréquences, notamment celles produites par les navires. Par conséquent, les bruits d’origine humaine pourraient se propager sur des distances plus importantes, augmentant encore leur emprise sur les écosystèmes marins (17). Dans les mers européennes, le trafic maritime expose désormais une grande partie des espaces marins à un bruit continu d’origine anthropique, faisant de la pollution sonore sous-marine une pression environnementale présente à grande échelle.

Les leviers techniques et réglementaires disponibles

À l’inverse des polluants chimiques ou plastiques dont les impacts sont sur le long terme, la pollution sonore sous-marine voit ses effets disparaître presque immédiatement une fois la source réduite. Des solutions existent et sont déjà déployées dans certains contextes. 

La réduction de la vitesse des navires est la mesure la plus efficace. Une diminution modérée, que l’on appelle “Vitesse Bleue” (Blue Speed), permettrait de réduire le bruit sous-marin jusqu’à 40%, de diminuer le risque de collisions mortelles entre navires et cétacés, et de limiter de 13% les émissions des gaz à effet de serre du secteur maritime (18). Combinée à une meilleure planification des routes maritimes (évitement des corridors migratoires) et à l'optimisation de la conception des hélices (pour limiter le bruit), elle pourrait empêcher la perturbation de la faune marine.
Les rideaux de bulles sont aussi des dispositifs prometteurs pour les installations offshore. De l’air comprimé est injecté autour de la zone de battage afin de former une barrière de bulles agissant comme un écran acoustique. Ce dernier absorbe et disperse une partie des ondes sonores avant qu’elles ne se propagent dans le milieu marin, permettant de réduire le bruit jusqu’à 15 décibels (19).
Pour l’exploration sismique, les vibrateurs sismiques constituent une alternative aux canons à air comprimé, avec des émissions moins intenses et moins dommageables pour la faune (20)

À l’échelle internationale, l’impact de la pollution sonore sous-marine a progressivement gagné en visibilité au sein de l’Organisation Maritime Internationale (OMI), qui a adopté en 2014 puis révisé en 2023 des lignes directrices visant à réduire le bruit des navires. En 2025, lors de l’UNOC3 organisé à Nice, plusieurs États ont soutenu la première déclaration politique internationale entièrement consacrée à la réduction du bruit sous-marin d’origine humaine, marquant une étape importante dans la reconnaissance du problème. À l’échelle européenne, la Directive-cadre Stratégie pour le milieu marin a constitué une avancée majeure, en intégrant dès 2008, le bruit sous-marin dans son descripteur 11, consacré au bon état écologique. La Commission Européenne a par la suite renforcé cette dynamique dans son Plan d’action Zéro Pollution adopté en 2022 (21).

La mise en œuvre de ces règlementations reste cependant inégale selon les pays et les  secteurs, la surveillance en mer étant encore fragmentée, et l’adoption de technologies plus silencieuses par l'industrie maritime avançant lentement, sans obligations réglementaires strictes (22). La pollution sonore demeure donc l’un des angles morts de la gouvernance de l’Océan, faute de normes internationales et d’objectifs de réduction contraignants. 

Invisible à nos yeux mais omniprésente sous l’eau, la pollution sonore sous-marine est aujourd’hui reconnue comme une menace croissante pour la biodiversité marine. Pour pallier ce problème, la Fondation de la Mer alerte sur la nécessité de déployer des solutions techniques et de renforcer les réglementations internationales de protection de l’Océan. À l’heure où les activités maritimes se multiplient, préserver l’environnement sonore marin est essentiel pour garantir le bon fonctionnement des écosystèmes dont dépend la vie dans l’Océan. 

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(1) Duarte, C. M., Chapuis, L., Collin, S. P., Costa, D. P., Devassy, R. P., Eguiluz, V. M., et al. (2021).
The soundscape of the Anthropocene ocean. Science, 371(6529), eaba4658. https://epic.awi.de/id/eprint/53691/1/DuarteEtAl_2021full.pdf
(2) Williams, R., Erbe, C., Ashe, E., Clark, C. W., & Garland, E. C. (2015). Impacts of anthropogenic noise on marine life: publication patterns, new discoveries and future directions in research and management. Ocean & Coastal Management, 115, 17-24. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S096456911500160X?via%3Dihub
(3) France Nature Environnement. (2026). La pollution sonore sous-marine.
https://fne-ocmed.fr/wp-content/uploads/2026/03/FNE-OCMED-Bruit-sous-marin-04-web.pdf
(4) Duarte, C. M., Chapuis, L., Collin, S. P., Costa, D. P., Devassy, R. P., Eguiluz, V. M., et al. (2021). The soundscape of the Anthropocene ocean. Science, 371(6529), eaba4658. https://epic.awi.de/id/eprint/53691/1/DuarteEtAl_2021full.pdf
(5) Idem
(6) International Fund for Animal Welfare (IFAW). (2026). Plus de 91 % des Français soutiennent des mesures contre le bruit sous-marin.
https://www.ifaw.org/fr/communique-de-presse/enquete-soutien-protection-milieu-marin
(7) Malakoff, D. (2010). The roar below. Science, 328(5985), 1502-1503.
https://www.science.org/doi/10.1126/science.328.5985.1502
(8) Hatch, L. T., Clark, C. W., Van Parijs, S. M., Frankel, A. S., & Ponirakis, D. W. (2012). Quantifying loss of acoustic communication space for right whales in and around a U.S. National Marine Sanctuary. Conservation Biology, 26(6), 983-994.
https://conbio.onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.1111/j.1523-1739.2012.01908.x
(9) Malakoff, D. (2010). The roar below. Science, 328(5985), 1502-1503.
https://www.science.org/doi/10.1126/science.328.5985.1502
(10) Erbe, C., Marley, S. A., Schoeman, R. P., Smith, J. N., Trigg, L. E., & Embling, C. B. (2019). The effects of ship noise on marine mammals: a review. Frontiers in Marine Science, 6, 606.https://www.frontiersin.org/journals/marine-science/articles/10.3389/fmars.2019.00606/full
(11) Malakoff, D. (2010). The roar below. Science, 328(5985), 1502-1503.
https://www.science.org/doi/10.1126/science.328.5985.1502
(12) Duarte, C. M., Chapuis, L., Collin, S. P., Costa, D. P., Devassy, R. P., Eguiluz, V. M., et al. (2021). The soundscape of the Anthropocene ocean. Science, 371(6529), eaba4658. https://epic.awi.de/id/eprint/53691/1/DuarteEtAl_2021full.pdf
(13) Bailey, H., Senior, B., Simmons, D., Rusin, J., Picken, G., & Thompson, P. M. (2010). Assessing underwater noise levels during pile-driving at an offshore windfarm and its potential effects on marine mammals. Marine Pollution Bulletin, 60(6), 888-897.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/20152995/
Tougaard, J., Hermannsen, L., & Madsen, P. T. (2020). How loud is the underwater noise from operating offshore wind turbines? Journal of the Acoustical Society of America, 148(5), 2885-2893.https://pubs.aip.org/asa/jasa/article/148/5/2885/631772/How-loud-is-the-underwater-noise-from-operating
(14) Tsouvalas, A. (2020). Underwater noise emission due to offshore pile installation: a review. Energies, 13(12), 3037.https://www.mdpi.com/1996-1073/13/12/3037
(15)McCauley, R. D., Day, R. D., Swadling, K. M., Fitzgibbon, Q. P., Watson, R. A., & Semmens, J. M. (2017). Widely used marine seismic survey air gun operations negatively impact zooplankton. Nature Ecology & Evolution, 1, 0195.
https://www.nature.com/articles/s41559-017-0195
(16) International Fund for Animal Welfare (IFAW). (2024). Pollution sonore sous-marine : de quoi s’agit-il et en quoi est-ce un problème ?https://www.ifaw.org/fr/journal/explications-pollution-sonore-ocean
(17) Ilyina, T., Zeebe, R. E., & Brewer, P. G. (2010). Future ocean increasingly transparent to low-frequency sound owing to carbon dioxide emissions. Nature Geoscience, 3, 18-22.
https://www.soest.hawaii.edu/oceanography/faculty/zeebe_files/Publications/IlyinaNGS10.pdf
(18) International Fund for Animal Welfare (IFAW). (2024). Pollution sonore sous-marine : de quoi s’agit-il et en quoi est-ce un problème ?https://www.ifaw.org/fr/journal/explications-pollution-sonore-ocean
(19) Duarte, C. M., Chapuis, L., Collin, S. P., Costa, D. P., Devassy, R. P., Eguiluz, V. M., et al. (2021). The soundscape of the Anthropocene ocean. Science, 371(6529), eaba4658. https://epic.awi.de/id/eprint/53691/1/DuarteEtAl_2021full.pdf
(20) International Fund for Animal Welfare (IFAW). (2024). Pollution sonore sous-marine : de quoi s’agit-il et en quoi est-ce un problème ?https://www.ifaw.org/fr/journal/explications-pollution-sonore-ocean
(21) Commission européenne. (2022). Communication on the EU Action Plan: Towards Zero Pollution for Air, Water and Soil.
https://environment.ec.europa.eu/news/zero-pollution-and-biodiversity-first-ever-eu-wide-limits-underwater-noise-2022-11-29_en
(22) Malakoff, D. (2010). The roar below. Science, 328(5985), 1502-1503.
https://www.science.org/doi/10.1126/science.328.5985.1502
International Fund for Animal Welfare (IFAW). (2026). Plus de 91 % des Français soutiennent des mesures contre le bruit sous-marin.
https://www.ifaw.org/fr/communique-de-presse/enquete-soutien-protection-milieu-marin