Accueil> Toutes nos actualités>L’esclavage moderne au cœur de la pêche illégale L’esclavage moderne au cœur de la pêche illégale Retour vers « les actualités » Article publié le 24/03/2026 La pêche INN (illégale, non déclarée, non réglementée) est un problème écosystémique, économique, social et politique, car au-delà de mettre les stocks de poissons en danger et de menacer la sécurité alimentaire des plus démunis, il est aussi question de corruption, de pratiques mafieuses, d’évasion fiscale, de blanchissement d’argent, de crime organisé et d’esclavage « moderne ». C'est ce que décrit notre rapport sur la pêche illégale publié en novembre 2024. L’esclavage moderne au cœur de l’industrie de la pêche Cet esclavage moderne se matérialise concrètement par le recrutement de certains pêcheurs dans des conditions de vulnérabilité, souvent liées à une pauvreté extrême. Ils se retrouvent alors piégés, parfois pendant des années, et sont forcés de travailler sans salaire décent, voire sans rémunération du tout, souvent dans des conditions dangereuses. De nombreux rapports ont documenté des cas où des travailleurs migrants sont forcés de travailler dans des conditions inhumaines pendant de longues périodes sans possibilité de s'échapper. Ces travailleurs sont souvent soumis à des heures de travail excessives, à des mauvais traitements physiques et à des conditions de vie déplorables. Des témoignages glaçants “J'avais l'impression d'être un esclave. L'équipage chinois avait de l'eau potable, mais pas nous, on devait collecter l'eau de la climatisation. Et on était souvent battus si la pêche n'était pas assez bonne, même quand on était malades” témoigne Rahmatullah à l'AFP, un pêcheur indonésien envoyé dans les eaux somaliennes durant 9 mois en travaillant 18 heures par jour. Celui-ci croyait pourtant avoir été embauché pour partir pour les eaux péruviennes avec un salaire mensuel de 400 dollars, assorti d’un bonus pour chaque tonne pêchée. Dans des entretiens avec l'AFP et dans leurs récits à la police et aux autorités gouvernementales, ces hommes évoquent les coups, les abus psychologiques, la faim et la déshydratation. Ils racontent avoir été témoins de la mort de deux Indonésiens victimes de soif et d'épuisement. Des pêcheurs à bord de navires chinois dans l’océan indien témoignent dans un documentaire de l'ONG The Environmental Justice Foundation d’horaires de travail pouvant aller jusqu’à 22 heures par jour en cas de fortes concentrations de poissons, d’interdiction de porter des gants de travail malgré de nombreuses blessures ou encore de violences physiques graves. Les membres de l’équipage ne peuvent pas quitter le navire et les durée réelles de temps passé en mer ne sont en rien similaires à celles mentionnées sur le contrat initial de travail. Des pratiques difficilement détectables Les victimes de cette traite humaine, qui sont parfois des enfants, viennent souvent des régions pauvres d’Afrique de l’Ouest ou d’Asie du Sud-Est. Ce problème, s’il peut paraître lointain, nous concerne directement en tant que consommateur. Beaucoup d’entreprises ne sont pas au courant des conditions de travail vécues par les équipages à bord des bateaux de pêche et ce manque de traçabilité permet que des produits issus de l’esclavage arrivent dans nos assiettes. À titre d’exemple, seulement 20 % des 35 plus grosses entreprises de conserve de thons peuvent assurer que le code du travail a été respecté à toutes les étapes de la chaîne d'approvisionnement, d’après l’ONG Business & Human Rights Resource Centre. Ce manque de traçabilité par les entreprises, mais également par les États et les ONG, est largement dû aux pratiques de transbordements qui permettent aux navires de livrer leur marchandise au large, sans rentrer au port. «Les pêcheurs peuvent alors rester en mer pendant des mois, sans possibilité de s'échapper ou de dénoncer l'exploitation et les abus dont ils sont victimes», rapporte Amy Sinclair, auteure d’un rapport sur l’esclavage moderne des thoniers dans l’océan Pacifique. Le droit du travail des pêcheurs Les navires de pêche et leurs équipages sont exclus de la quasi-totalité des réglementations maritimes, telles que les certifications maritimes ou les inspections portant sur les conditions de travail. Les pratiques abusives passent presque systématiquement inaperçues. Selon un rapport de l’OIT (Organisation Internationale du Travail) de 2022, 128 000 pêcheurs seraient en situation de travail forcé dans le monde, un chiffre très certainement inférieur à la réalité en raison des difficultés à établir des données fiables. En 1999, l'OIT a estimé le nombre de décès annuels dans le secteur de la pêche à 24 000, soit dix fois plus que sur les navires marchands. D’après l’ONG Fish Safety Foundation, ce chiffre serait fortement sous-estimé, et la réalité se rapprocherait des 100 000 décès par an (FSF). En 2007, l’OIT tente de réglementer les conditions de travail des pêcheurs en amendant la Convention sur le travail maritime au commerce. La convention n°188 contient des directives pour l’inspection par l’État du pavillon des conditions de vie et de travail à bord des navires de pêche, ainsi que des directives pour les agents chargés de contrôle par l’État du port. L’État du pavillon qui a ratifié cette convention s’engage à appliquer le salaire minimum de base et à suivre le barème des salaires de l’OIT, s’agissant du réajustement de la prime de pêche, du calcul des congés et de la quantité de la godaille. Entrée en vigueur en 2015, elle n’est ratifiée que par vingt-cinq États à ce jour, la rendant peu opérante. Les trois derniers États l’ont rejoint à compter de l’UNOC-3 en juin 2025, en réponse à l’appel de la France, du Royaume-Uni et de l’OIT à s’engager contre l’esclavage dans la pêche. En parallèle, la ratification du Protocole de 2014 relatif à la Convention sur le travail forcé de 1930, oblige les États à condamner le travail forcé mais aussi à prendre des mesures pour le prévenir, dans tous les secteurs dont la pêche. D'autres dispositifs, parfois indirects, existent pour encadrer le métier des pêcheurs : l’Accord relatif aux mesures du ressort de l’État du port (PSMA), visant à prévenir, dissuader et éliminer la pêche illégale, non déclarée et non réglementée, mis en place par la FAO, et l’Accord du Cap, coordonné par l’OMI, ciblé sur la sécurité du navire et des hommes. Le PSMA vise la cargaison et repose sur une démarche répressive. Il cible directement la pêche INN par un contrôle strict des débarquements des produits de cette pêche. L’accord permet alors aux autorités de l’État partie d’effectuer des contrôles sur les navires de pêche étrangers qui souhaitent entrer dans un port d’un État différent de leur État de pavillon, qui débarquent leurs marchandises dans leurs ports désignés PSMA. Dans ce cadre, des sanctions peuvent être infligées par l’État du port à un navire (propriétaire, capitaine et équipage) qui aurait pratiqué ou soutenu des activités de pêche INN. Le 24 février 2026, l’Accord du Cap de 2012, sous l’égide de l’OMI, a été ratifié par suffisamment d’États (au nombre de 28) pour déclencher son entrée en vigueur, qui aura lieu le 24 février 2027. Cet accord établit des normes de sécurité obligatoires pour plus de 45 000 navires de pêche de 24 mètres de long et plus, contribuant ainsi à prévenir les accidents, à améliorer les conditions de travail des pêcheurs, à renforcer la compétitivité et à protéger l'environnement marin. Il est aussi prévu comme un outil de lutte contre la pêche INN et le travail forcé. L’appel de l’UNOC-3 a aussi conduit à l’entrée en vigueur, le 15 septembre 2025, de l’Accord de l’OMC sur les subventions à la pêche qui, en luttant contre la pêche INN, permet de lutter contre l’esclavage en mer. Pour que ces instruments internationaux soient réellement opérants, il faut qu’ils soient ratifiés par un nombre plus important de pays afin de s’assurer d’une application homogène et mondiale. Des mesures coercitives pour lutter contre le travail forcé Le système des cartons européens, mis en place par l’UE, est un système de sanction contre les pays tiers qui tenteraient d’introduire des captures issues de la pêche INN sur le marché européen et notamment par des bateaux qui pratiquent de l’esclavage moderne. La Thaïlande s’est vue attribuée un carton jaune en 2015, ce qui l’a poussée à réformer en profondeur son secteur de la pêche, avec l’émission d’un nouveau décret réglementant plus fortement la filière : The Royal Ordinance on Fisheries. La Thaïlande a également mis en place le système PIPO (port-in, port-out), obligeant les navires à se présenter pour inspection à leur départ et à leur retour au port, complété par des procédures d’inspection en mer. La Commission européenne a estimé que ces mesures avaient permis au pays de remédier aux lacunes de ses systèmes juridiques et administratifs dans le domaine de la pêche et lui a par conséquent retiré son carton jaune en 2019. Toutefois, dans son rapport "Thailand’s progress in combatting IUU, forced labour & human trafficking" de 2023, l’Environmental Justice Foundation (EJF) alerte sur le fait que « Depuis le retrait du carton jaune en janvier 2019, plusieurs modifications législatives et propositions apportées à la réglementation thaïlandaise en matière de pêche ont restreint ou risquent de restreindre le contrôle transparent des activités de pêche thaïlandaises et des conditions de travail à bord des navires ». Le travail dans la lutte contre l’esclavage en mer et la pêche INN est donc constant, particulièrement à l’heure où l’Union européenne négocie un accord de libre échange avec la Thaïlande. « Lorsque vous achetez une boîte de thon dans un supermarché, vous ne connaissez même pas le pavillon du navire qui l’a pêché », déplore Anne-France Mattlet, directrice du groupe thon d’Europêche, citée par Euractiv en 2025. « Cela laisse les consommateurs dans l’ignorance. Ils ont le droit de savoir si le pavillon du navire est lié à un risque de travail forcé ou de pêche illégale. » Des poissons pêchés illégalement entrent sur le marché de l'UE et se retrouvent dans l'assiette des consommateurs de toute l'Europe. Les consommateurs ont donc le devoir de se renseigner sur la provenance de leur poisson, afin de ne pas oublier que leurs achats sont un acte engagé. Article publié le 27/12/2024 et mis à jour le 24/03/2026 Vous avez aimé cet article ? 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