Accueil> Toutes nos actualités>Pêche au krill : une ruée de navires-usines menace l’équilibre de l’océan Austral Pêche au krill : une ruée de navires-usines menace l’équilibre de l’océan Austral Retour vers « les actualités » Article publié le 28/04/2026 La pêche minotière est spécialisée dans la capture de petits poissons pélagiques dont les prises sont transformées en farines et huiles de poisson utilisées pour l’alimentation animale (aquaculture et élevages terrestres). Dans l’océan Austral, ce type de pêche s’est étendu à une autre ressource : le krill. Très présente dans cette zone, la pêche du krill est dénoncée par de nombreuses associations en raison de son impact sur les écosystèmes marins. PÊCHE AU KRILL : UNE HérÉSIE ENVIRONNEMENTALE Au cœur des eaux glacées de l’Antarctique vit un petit crustacé mesurant entre 4 et 7 cm, et pourtant indispensable à l’équilibre de l’océan Austral : le krill antarctique (Euphausia superba). Il constitue l’une des biomasses animales les plus importantes de la planète, estimée à plusieurs centaines de millions de tonnes (MNHN). À la base du réseau trophique antarctique, c'est une source de nourriture vitale pour une multitude d’espèces (baleines à fanons, phoques crabiers, manchots, oiseaux marins, etc.) et sa présence garantit la stabilité d’un écosystème parmi les plus fragiles du globe (MNHN). Il contribue également à la séquestration du 20 mégatonnes de carbone océanique par saison, soit autant que les mangroves (Cavan et al., 2024). Le krill se nourrit principalement de phytoplancton, et lors de ses premiers stades de vie, de microalgues qui forment un biofilm sous la banquise. Or, ces ressources diminuent en raison du changement climatique (fonte des glaces, augmentation des températures), impactant le krill et les espèces marines qui se nourrissent essentiellement de ce crustacé (Hill et al., 2013). Paradoxalement, cette espèce au rôle écologique majeur est aujourd'hui de plus en plus exploitée par la pêche de type minotière. Chaque année, entre 300 000 et 450 000 tonnes de krill sont pêchées dans l’océan Austral (MNHN). Ce type de pêche s’est développé dans une dynamique industrielle, portée par deux marchés en pleine expansion : l’aquaculture et les compléments alimentaires. Le krill est soit transformé en farine ou en huile pour nourrir les poissons d’élevage (ce qui donne donne à la chair des saumons d’élevage leur belle couleur orange), soit transformé en gélules riches en oméga-3, présentées comme bénéfiques pour la santé cardiovasculaire ou le vieillissement. Conséquence : en 20 ans, les captures de krill ont été multipliées par 6. Autre problématique : la pêche s'est intensifiée et concentrée autour des zones les plus riches en krill, comme la péninsule Antarctique, venant perturber les mammifères marins qui s'y retrouvent pour se nourrir. Certaines baleines sont par ailleurs régulièrement victimes de collision avec ces énormes navires, dont certaines dépassent les 150 mètres de long pouvant pomper 1000 tonnes de krill par jour. Cette “ruée vers le krill” est le fruit d'une logique extractiviste : celle de transformer une ressource abondante en produit à forte valeur ajoutée, sans en mesurer les conséquences écologiques vitales. Les scientifiques, les ONG comme Under the Pole, Antartic Avengers mené par Sylvia Earl, Greenpeace... dénoncent des pratiques écocides. UNE GOUVERNANCE AU SERVICE DE LA CONSERVATION DU KRILL ? L’exploitation du krill est encadrée par la Commission pour la Conservation de la Faune et la Flore Marines de l’Antarctique (CCAMLR), établie par la convention du même nom entrée en vigueur en 1982. Cette convention vise à préserver les ressources marines de l’Antarctique, avec une vigilance particulière concernant les risques de la surpêche du krill. Elle se compose de 27 États parties, dont la France et couvre 35 716 100 km2 dans l’océan Austral, soit 10% de la surface océanique de la planète (UNEP). La Commission adopte des mesures de protection, sur recommandations du Comité scientifique, qui sont revues lors d'une réunion annuelle. Elles peuvent être générales et s’appliquer toute l’année, ou ne couvrir qu’une période spécifique comme la période de la pêche. Ces mesures sont relatives aux engins de pêche autorisés, à l’inspection des navires, et à l’établissement de quotas de pêche (CCAMLR). La CCAMLR n’a pas vocation à interdire tout type de pêche mais à s’assurer que les stocks sont gérés de manière durable. DES DÉFIS TOUJOURS PRÉSENTS La CCAMLR fixe une limite de 620 000 tonnes de krill pêchées dans certaines zones (CCAMLR). En 2023, 423 000 tonnes ont été prélevées dans l’océan Austral. En 2025, le quota maximum autorisé a été atteint dès le mois d'août. Cette quantité représenterait cependant 1% de la biomasse du krill, estimé à 60 000 millions de tonnes dans cette région (UNEP). Bonne nouvelle ? Pas vraiment. La limite annuelle de pêche au krill (620 000 tonnes), fixée en 2019 par la CCAMLR, peut désormais être prélevée toute l'année, y compris en été — période où le krill est essentiel pour les prédateurs naturels (phoques, manchots, baleines, oiseaux marins). L'échec de révision de 2024 a maintenu cette règle permissive : contrairement aux quotas saisonniers protecteurs proposés par la demande de révision, le système actuel peut vider les zones critiques quand la chaîne alimentaire est la plus vulnérable.(Science Direct). Ce quota requiert simplement de mettre fin à la saison de pêche une fois qu’il est atteint, ce qui a été le cas pour la première fois en 2025, mais n’impose pas de méthode de pêche durable. Les pays se ruent donc vers la ressource à bord de véritables usines des mers. Comme c'est le cas de navires norvégiens, chinois et russes, qui sont pourtant parties à la CCAMLR. Cette réalité rappelle les défis d’une gouvernance internationale effective, et la difficulté à faire respecter des accords internationaux face à des intérêts économiques juteux (Savoca et al., 2024). AIRE MARINE PROTÉGÉE : SOLUTION OU MIRAGE ? Au cours de la CCAMLR-44, qui s’est tenue en octobre 2025, a été réitérée la proposition de création d’une Aire Marine Protégée (AMP) de la péninsule Antarctique pour la gestion durable du krill. Pour rappel, une AMP est “un espace géographique clairement défini, reconnu, spécialisé et géré par des moyens légaux ou d’autres moyens efficaces, visant à assurer la conservation à long terme de la nature et des services écosystémiques et valeurs culturelles qui y sont associés” (UICN). À l’heure actuelle, 7% de l’océan Austral bénéficie d’une protection via des aires marines protégées nationales, auxquelles s’ajoutent 6% protégés par deux AMP en haute mer : celle des Îles Orcades du Sud (depuis 2009 et couvrant 95 000 km2) et celle de la Mer de Ross (depuis 2016, couvrant plus de 1,5 million de km2). Par ailleurs, quatre autres AMP sont en cours de négociation et représenteraient 13% supplémentaires (soit 4,6 millions de km²) de l’océan Austral. Au total, ces dispositifs permettraient de protéger 26% de l’océan Austral, ce qui équivaut à 2,6% de l’Océan mondial, constituant ainsi une contribution significative aux objectifs globaux de conservation (For the Ocean). D'aUTRES SOLUTIONS EXISTENT... Seule solution court terme efficace : réduire la demande en krill, en faisant appel à la responsabilité des consommateurs et des distributeurs. Que valent des gélules anti-âge si elles provoquent l'effondrement de l'équilibre d'une des dernières zones sauvages au monde ? Quel alternative aux farines pour l'aquaculture ? Un certain nombre de grands distributeurs ont déjà annoncé retirer de leurs rayons les produits à base de krill. Dès 2008, l’Ifremer offrait des pistes de substitution à la farine de poisson dans l’aquaculture en proposant des farines végétales (Ifremer). Ces actions sont complémentaires d’une gouvernance effective au niveau du droit international, qui mettrait au premier plan la protection des écosystèmes. Protéger l'Océan passe notamment par protéger la base de notre chaîne alimentaire : sans une gestion stricte des espèces comme le krill, l'effondrement des écosystèmes marins menace notre survie même. Vous avez aimé cet article ? Recevez nos articles tous les mois ainsi que les actualités liées à l'Océan dans votre boîte mail, inscrivez-vous à notre newsletter ! Partager cet article: Partager sur FacebookPartager sur TwitterEnvoyer à un amiCopy to clipboard Poursuivez votre lecture Pollution plastique : Bilan du réseau de la Fondation de la Mer 30.03.2026 Lire la suite L'esclavage moderne au cœur de la pêche illégale 24.03.2026 Lire la suite Quand les coraux renaissent : une réussite collective à Raja Ampat 19.03.2026 Lire la suite Voir toutes les actualités